Ce titre pourrait évoquer de nombreuses thématiques. Néanmoins, le propos du texte que je vous présente ici ne concerne pas la philosophie, laissons Hamlet face à ses doutes, il est bien scientifique. Le sujet traité demeure cependant très vaste, il aborde même plusieurs champs et disciplines. Il sera entre autres l’occasion de discussions sur les limites des informations que le chercheur peut extraire d’un objet scientifique, mais aussi sur celles des interprétations qui en découlent. Nous parlerons donc du crâne, et en particulier du nôtre, du moins de celui de l’espèce Homo sapiens. Il s’agit d’explorer un vaste panorama à propos de comment cet élément de notre anatomie peut nous informer sur l’histoire récente des mouvements et des migrations au sein de notre espèce, de nos caractéristiques individuelles d’un point de vue anatomique, ainsi qu’au sujet de nos modes et conditions de vie. Cela semble bien ambitieux, mais un crâne peut révéler moult secrets. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a tant de choses à raconter. Nous allons donc tenter de voir jusqu’où nous pouvons faire parler un crâne.

Puisqu’il faut un point de départ pour lancer un discours, considérons qu’il s’agit en l’occurrence d’un article scientifique récent. C’est une publication de Hugo Reyes-Centeno, Katerina Harvati et Gerhard Jäger, intitulée « Tracking modern human population history from linguistic and cranial phenotype », apparue en 2016 dans la revue Scientific Reports. Par le biais de cet article, les chercheurs ont testé si la forme du crâne et la langue racontaient la même histoire. Ils étaient donc en quête des éventuelles corrélations entre l’anatomie, la linguistique et la géographie. L’objectif étant ensuite de remonter dans le temps à partir des données obtenues pour tenter de mieux comprendre les évènements passés concernant notre espèce. Dans le cadre de cette étude, l’équipe composée d’anthropologues et de linguistes a examiné un total de 265 crânes provenant de 11 populations sélectionnées dans diverses régions du monde, en Afrique, en Asie et en Océanie. La morphologie des crânes a été caractérisée numériquement à partir de points repères. Les scientifiques ont enregistré les coordonnées dans l’espace de points identifiés sur la surface externe du crâne. Cela permet de cartographier de multiples parties sur l’objet étudié pour après considérer les éventuelles différences entre ces zones, mais aussi de sauvegarder pour chaque individu un maillage qui autorise ensuite des comparaisons à la fois entre les spécimens et les populations. Ce travail s’est intéressé aux variations d’ensemble du crâne, à celles de la face, ou à celles de l’os temporal pour voir si des signaux distincts s’exprimaient. Les chercheurs ont par ailleurs analysé le vocabulaire de plus de 800 langues et dialectes des zones géographiques dont sont originaires les crânes. Il s’agissait de mesurer les disparités observées entre les langues pour une liste de 40 mots qui correspondent à des concepts exprimés verbalement dans toutes les langues actuelles. Ces termes ont été privilégiés car ils auraient la même signification, le même sens dans toutes les langues, ils seraient résistants en changements de sens et seraient indépendants des variations culturelles. Voici donc sur quoi repose ce travail, des crânes et des mots, pour retranscrire l’histoire.

Au-delà de cet exemple, nous allons discuter plus largement des principes de ce type d’approche multiple et complémentaire d’informations scientifiques obtenues à travers les diverses disciplines concernées. Nous aborderons les limites inhérentes à de telles études, nous verrons aussi les perspectives originales qu’elles ouvrent. Plongeons donc dans le crâne, visitons les liens qu’il pourrait y avoir entre la linguistique et la génétique, entre la forme du crâne et des données environnementales. Rappelons également la relation entre la phénétique et la génétique, et comment cela peut être appliqué au sujet d’anthropologie physique qui est notre propos de discussion. Nous ferons par ailleurs un petit tour parmi les collections d’ostéologie pour discuter de comment ce matériel sied à des études bio-environnementales. Vaste sujet.

La langue et les gènes

Parmi les très nombreuses questions que se posent les linguistes, deux ont une certaine importance dans le contexte qui nous intéresse ici. La première concerne la reconstruction des relations entre les langues sur une longue échelle de temps. En effet, il est généralement admis, ou du moins supposé, que les langues changent vite, et peut-être trop rapidement pour réellement apprécier une éventuelle structuration qui pourrait remonter au-delà de quelques milliers d’années, d’autant plus avant 10 000 ans. L’intérêt de l’approche combinée avec des données anatomiques est que justement cela permet de tester ce possible ancrage chronologique lointain, de remonter toujours plus profondément dans notre histoire. La question est donc en suspens, il était ainsi intéressant de tester la réalité de cette corrélation. Pour les auteurs de l’étude au cœur de cette discussion, leurs résultats montrent que cela fonctionne. C’est une bonne chose car cela ouvre de nouvelles perspectives analytiques. Toutefois, il faudra rester prudent. En effet, il demeurera certainement impossible de documenter les langues des Hommes sur une longue échelle de temps, faute d’enregistrement direct bien sûr, mais aussi et plus sérieusement car cela reposera toujours sur des suppositions, des données indirectes. Jamais nous ne pourrons être certains de la langue employée par des Hommes aujourd’hui devenus un matériel archéologique, d’autant plus en remontant le temps. Ainsi, linguistique et anatomie montrent une relation, intéressante à exploiter sur des données actuelles, beaucoup plus délicates à apprécier chez nos prédécesseurs sur des temps historiques, probablement à jamais inaccessible pour des périodes préhistoriques. Mais un lien ancien semblerait quand même exister, qu’il faudra continuer à éprouver et éventuellement à exploiter.

L’autre interrogation importante en linguistique aujourd’hui porte sur la validité de la relation entre gène et langue. Celle-ci est d’ailleurs posée depuis un bon moment puisque Darwin lui-même avait proposé que les populations humaines et les langues auraient évolué de concert. Evidemment, il s’agissait alors plus d’une hypothèse à tester que du résultat d’une démonstration à partir de données cohérentes et adaptées. Il existe toujours des doutes quant à cette coévolution. Qu’en savons-nous aujourd’hui, et à quel point pouvons-nous considérer cette approche valide pour étudier des populations humaines récentes dont nous n’avons plus que les crânes ?

Les progrès en génétique ont été immenses ces dernières années, et ne manqueront pas de se poursuivre à un rythme soutenu. L’image que nous avons aujourd’hui de la diversité humaine au cours des derniers millénaires, et des causes de cette dernière, est sans commune mesure avec le maigre cliché que nous en avions il y a quelques décennies, ou même moins. Il ne fait aucun doute que les progrès en génétique vont être immenses encore, à des échéances courtes, à l’échelle des quelques mois et années à venir même. Nous en saurons bientôt plus sur la variabilité actuelle et sur les caractéristiques des populations du passé. Chaque nouvel article révèle des découvertes inattendues. C’est le lot des champs scientifiques inédits que l’on défriche à toute vitesse. Pour résumer en quelques mots, nous savons aujourd’hui que notre espèce a connu plusieurs événements importants depuis son apparition, il y a peut-être 300 000 ans, qui ont modelé la diversité génétique d’aujourd’hui. Il y a en effet eu des périodes d’expansion, mais aussi des crises qui se reflètent dans le patrimoine génétique des populations actuelles, comme dans sa diversité au sein et entre les populations. En gros, les premiers Homo sapiens à avoir quitté le continent Africain, notre réel et unique « berceau » originel, l’ont fait il y a plus de 100 000 ans. Néanmoins, ces premiers émigrants n’ont probablement pas participé à l’essor des eurasiatiques actuels. Il y a eu des époques de crises, dont un grand goulot d’étranglement génétique il y a environ 60 000 ans, suivi par une expansion des gènes que nous retrouvons maintenant chez les Hommes, et ce toujours depuis l’Afrique. Puis, il y eu un second moment crucial de grand chambardement, le Néolithique. Pour cette période, il existe de nombreux exemples d’apparitions de nouveaux gènes en relation avec nos changements de mode de vie, comme la tolérance au lactose ou l’apparition de la peau claire, qui fut un évènement très récent. Petit aparté, tous les Hommes d’aujourd’hui sont bien originaires d’Afrique, l’Europe a été le plus longtemps peuplée par des Homo sapiens à la peau foncée, la peau blanche vient d’Asie… parmi les nombreuses informations que nous enseigne la génétique et qui montrent que souvent les idées reçues sont solubles dans la science. Entre temps, nous savons que les Néandertaliens, les dénisoviens et peut-être même une autre espèce humaine ont laissé quelques traces dans notre génome. Impossible de dire si notre lexique s’est aussi enrichi à l’occasion de ces échanges très intimes. En tout cas, cela implique que ces Hommes différents, ces humanités distinctes, communiquaient suffisamment ensemble pour pouvoir s’accorder sur l’essentiel. Pour finir sur ce sujet, il est établi que globalement la diversité génétique des populations humaines sur la Terre de nos jours diminue en s’éloignant de l’Afrique de l’Est. A l’inverse, la variation entre les populations s’avère être plus importante lorsque la distance géographique augmente. De tout ceci ressort qu’il existe bien un lien entre génétique et géographie aujourd’hui.

La distance phonémique semblerait elle aussi corrélée avec la distance géographique lorsque sont comparés les langages des populations humaines. Les résultats obtenus par diverses études sur les variations au sein de populations distinctes demeurent cependant assez discordants, en partie car il y aurait des dichotomies linguistiques relativement importantes entre les continents. Ceci dit, revenons au point de départ qui nous intéresse ici, existe-t-il un lien entre langue et génétique ? Eh bien oui1 ! Mais cette proximité serait le résultat d’une dépendance à un autre facteur, la distance géographique. Dans ce contexte, l’évidence de cette corrélation ne serait pas l’expression d’une causalité mais plutôt celle d’une relation plus complexe entre de multiples variables dépendantes. Malgré cela, les spécialistes de ce domaine soulignent que ce champ d’étude s’avère prometteur. Des bases de données de plus en plus complètes et de grande qualité sont maintenant disponibles pour des centaines de langues, ce qui permet d’effectuer des analyses de plus en plus précises, mais aussi plus globales. En parallèle des immenses progrès en génétique des populations, ce sont donc des informations de plus en plus nombreuses qui pourront être analysées conjointement pour mieux apprécier les relations entre les gènes et les langues. Ainsi, tout laisse à penser que les relations documentées par Reyes-Centeno et ses collaborateurs pourraient bien être valides. De nouvelles recherches seront indispensables pour percer le mystère de l’origine de ces liens, démêler pourquoi les gènes, les langues et les distances géographiques sont liés entre eux et surtout la cause de ces corrélations.

La forme du crâne et le milieu

L’anatomie crânienne est largement utilisée en anthropologie physique, c’est même le cœur de la discipline, pour répondre à de très nombreuses questions avec des perspectives variées. C’est évidemment la base principale de la définition des nombreuses espèces d’homininés, les Hommes préhistoriques. Notre espèce, Homo sapiens, n’a pas eu la chance, elle, d’avoir son holotype, son étalon anatomique. Définie au temps de Linné, cela n’avait pas été jugé utile à l’époque, et personne n’a osé le faire depuis. Pour cette raison, et de nombreuses autres qui dépassent le cadre de cette discussion, Homo sapiens n’a pas fait l’objet d’une définition morphologique totalement satisfaisante2. Nous possédons plusieurs particularités anatomiques qui nous distinguent clairement des autres espèces d’Hommes. Il s’agit, par exemple, d’un menton osseux sur la mandibule, la forme en « maison » de notre voute crânienne, ou encore de lobes pariétaux très développés. Ces caractéristiques sont visibles depuis environ 200 000 ans, les plus anciens fossiles connus provenant d’Omo Kibish ou d’Herto, en Afrique de l’Est, et peut-être même 300 000 ans avec ceux de Jebel Irhoud, au Maroc. Elles le sont évidemment chez tous les Hommes actuels, puisqu’il n’y a plus qu’une seule espèce d’Hommes sur Terre. La variabilité de l’expression de ces caractères morphologiques, et de nombreux autres, peut être étudiée dans le temps et dans l’espace. La question de la relation entre l’anatomie du crâne et de multiples facteurs environnements est aussi l’objet de moult travaux. En effet, cela a été un sujet d’intérêt pour l’équipe qui a proposé ce travail sur l’analyse conjointe entre la linguistique et le phénotype du crâne. Les mêmes données anatomiques ont été utilisées pour tester leur éventuelle corrélation avec des caractéristiques environnementales, comme la provenance géographique évidemment, ainsi que les conditions climatiques, ou le régime alimentaire3.

Prenons deux exemples pour illustrer la difficile étude des relations entre la forme du crâne et le milieu où nous vivons. Une première illustration très parlante concerne la pneumatisation de l’os frontal. Ce sont ces bulles d’air situées entre nos deux orbites et en bas de notre front qui nous font parfois souffrir lorsque nous avons une sinusite. Il fut proposé de longue date que de larges sinus étaient une adaptation à un climat froid. Ceci aurait expliqué à la fois la large face des Néandertaliens et les larges bulles d’air qui les caractérisent. Pourtant, cette déduction n’était pas basée sur de solides données analytiques et il s’avère que finalement les Néandertaliens n’ont pas de gros sinus par rapport à leur face. Surtout, la taille des sinus ne semble pas être corrélée avec la température ambiante chez les Hommes actuels. Ainsi, le plus emblématique des exemples d’adaptation anatomique supposée à l’environnement ne tient pas. Les Néandertaliens n’ont pas de grand sinus pour mieux résister au froid, leur crâne dans son ensemble n’est finalement pas le résultat d’une adaptation à un climat austère. Fin d’un mythe basé sur des données scientifiques trop simplistes. Plus largement, il apparait que les populations humaines actuelles ont des variations anatomiques en relation avec leur distribution géographique, c’est indéniable. Toutefois, le lien avec le climat au sein des différents groupes est beaucoup plus délicat à démontrer. Simplement parce que notre anatomie est le reflet de processus complexes, et pas seulement de celui d’une influence directe et unique de la température au lever du jour, de l’altitude, du dénivelé, de la force du vent ou de divers critères environnementaux qui ont parfois été proposés comme justification d’une spécificité biologique supposée d’un groupe humain ou fossile. Enfin, ce n’est pas parce qu’il y a une relation entre plusieurs variables qu’il y a nécessairement un rapport de causalité, leur lien peut avoir une autre origine. C’est en fait le cas pour toutes les variables dont nous traitons ici.

Au sujet de l’alimentation, les progrès analytiques récents ont eux aussi été immenses. Bien qu’ayant été déjà explorée, la relation directe avec la forme du crâne reste probablement à documenter plus largement. La principale raison est certainement que nous n’avons pas encore pu constituer les meilleurs échantillons pour faire cela. Parmi les nouvelles méthodes employées, les analyses isotopiques sont utilisées pour tenter de mieux saisir ce que mangeaient les Hommes du passé, voire ce qu’ils buvaient, ou même, lorsqu’il s’agit d’analyses du strontium, sur quel substrat ils ont vécu et grandi, ce dernier laissant une signature géochimique dans les os en formation. Sans vouloir lister toutes les applications récentes, ces méthodes ont été employées pour discuter du régime alimentaire des australopithèques et des paranthropes, les homininés africains d’il y a plusieurs millions d’années. Ce n’est pas encore un grand succès. Et puis les derniers développements techniques ont permis de finalement et heureusement reconnaître la présence de végétaux dans l’alimentation des Néandertaliens. Enfin, les méthodes isotopiques ont été largement utilisées pour étudier les variations des régimes alimentaires de notre espèce au cours du temps. Ces techniques impliquent des prélèvements invasifs, donc une destruction du matériel archéologique, ce qui est toujours ennuyeux. Elles nécessitent aussi de nombreuses informations de contexte. Pour savoir ce qu’un Homme a mangé à partir des valeurs isotopiques enregistrées en lui, il faut également documenter celles des proies et prédateurs autour de lui pour pouvoir décrypter et retracer la chaîne alimentaire. Ceci s’intègre dans un large travail analytique qu’il ne faut pas négliger. Une autre limite n’avait à ce jour pas encore été explorée, il s’agissait de tester la validité de cette technique sur des Hommes actuels. Un travail pilote vient d’être effectué sur des populations africaines4, en comparant plusieurs comportements alimentaires, entre pastoralisme, pêche et agriculture, et sur de nombreux tissus. Il est ainsi apparu que les grandes différences attendues entre ces sources d’apport n’étaient pas aussi évidentes. Plusieurs facteurs, dont probablement les caractéristiques isotopiques des lacs kényans ou évidemment la diversité individuelle des comportements alimentaires, ont induit qu’il n’était pas possible de discriminer les éleveurs des pêcheurs à partir de leurs données isotopiques. Cela montre combien ce type d’approche est complexe à mettre en œuvre.

Pour en finir avec ce sujet de la relation entre la forme du crâne et le milieu, il ne faut pas oublier qu’un Homme ne peut pas se résumer à une seule donnée quantitative lorsqu’il s’agit de définir des facteurs biologiques ou environnementaux complexes. En anthropologie, les conditions de vie, en particulier au cours de la croissance de l’individu, ne peuvent être totalement exprimées par une seule mesure. Une température moyenne ne peut refléter les variations journalières, entre les saisons ou sur des années de l’environnement. Une seule altitude, longitude ou latitude ne peut relater tous les déplacements d’un Homme durant sa vie. Ainsi, si des corrélations sont visibles, comme celles documentées par Reyes-Centeno et ses collègues, c’est parce que les variations de forme du crâne entre quelques populations sélectionnées sont elles-mêmes reliées à la géographie, ce qui reflète bien sûr des modifications climatiques, mais également une histoire des migrations humaines. Il semble aussi que les différentes régions du crâne n’ont pas la même variation. Dans le travail discuté ici, la géographie expliquerait environ 50% de la morphologie crânienne, et respectivement 42 %, 15 % et 20 % des variations phénotypiques de la face, du neurocrâne et de l’os temporal. Le crâne est complexe, composé de multiples parties qui interagissent avec le cerveau et les organes des sens. Il ne faut pas oublier que les valeurs rapportées pour cette publication sont dépendantes du matériel analysé, de la composition des échantillons et de leur origine, de même que des méthodes employées, les points repères utilisés ne reflétant qu’une partie de la forme du crâne et de ses différentes zones. Là encore, il faudra poursuivre les recherches en intégrant plus de données caractérisant le crâne, plus de spécimens et de plus nombreuses populations pour mieux apprécier ces corrélations anatomiques et géographiques et tenter de comprendre leur cause5.

Crâne et gènes

En parallèle avec ces potentielles dépendances entre le crâne, d’une part, et d’autres facteurs, tels la langue, l’environnement, le comportement, la géographie… il est aussi utile de rappeler l’évidente relation entre génotype et phénotype. Nous sommes toutefois encore loin de connaître tous les gènes impliqués dans la morphogénèse du crâne. De même, nous ne comprenons pas dans le détail l’ensemble des phénomènes engagés ou l’origine des variations anatomiques observées. Il y a un très bon exemple d’illustration concernant la relation entre phénotype et génotype lorsqu’est considérée la morphologie d’ensemble du crâne chez des Hommes préhistoriques. Il y a depuis longtemps un débat sur l’origine des fossiles trouvés pour les périodes les plus anciennes du Paléolithique supérieur en Europe et qui sont les premiers représentants de notre espèce sur ce continent. Entres autres, la thématique la plus disputée est de savoir si leur anatomie pourrait être l’expression d’une relation avec les Néandertaliens qui ont peuplé le continent avant l’arrivée d’Homo sapiens. Si les discussions sont restées tendues, et finalement sans réelle conclusion, c’est parce que les anthropologues utilisaient des caractères distincts, dont le potentiel pour discriminer les relations de parenté entre spécimens fossiles n’était pas équivalent. Pour pouvoir classer scientifiquement et de manière robuste un fossile au sein d’une espèce, il faut identifier sur ce spécimen des caractéristiques anatomiques qui ne se retrouvent que chez l’espèce en question. Les paléontologues nomment cela des apomorphies, des caractères dérivés. Ils ne sont visibles dans leur définition stricte que chez une unique espèce. A l’inverse, des caractères dits primitifs, ou plésiomorphies, vont être partagés par plusieurs espèces. Ils ne permettront donc pas de classer correctement l’individu considéré. Evidemment, tout est une question de point de vue, de positionnement dans la classification. Le fait d’avoir un pouce opposable aux autres doigts est un caractère dérivé des primates par rapports aux autres mammifères, mais il sera vu comme primitif si l’on considère un Homme actuel par rapport à un gibbon. De même, les caractères robustes observés sur les Homo sapiens du paléolithique supérieur en Europe n’ont rien à voir avec une éventuelle parenté avec les Néandertaliens puisque ces caractères se retrouvent aussi sur des fossiles africains anciens de notre espèce et dans une certaine mesure chez d’autres espèces. Il s’agit juste de caractères primitifs partagés, à l’inverse ces Homo sapiens européens sont indubitablement classés dans notre espèce, puisqu’ils ont nos particularités anatomiques. Le fossile de Pestera cu Oase, trouvé en Roumanie et daté d’il y a quelques 37 000 ans a été longtemps regardé ainsi. De mon point de vue de paléoanthropologue, il n’a rien à voir avec les Néandertaliens en ce qui concerne sa morphologie, puisqu’il n’y a pas la moindre évidence de caractère qui pourrait vaguement rappeler les spécificités de cette espèce. Pourtant, des travaux récents en paléogénétique6 ont démontré que cet individu était le plus néandertalien de tous les Hommes modernes. Si nous avons aujourd’hui autour de 3% de nos gènes qui nous proviennent de Néandertal, avec des variations selon les régions du monde, cet Homme en avait 8% et un ancêtre direct néandertalien environ 5 générations auparavant. Malgré cela, pour moi, cela n’a laissé aucune empreinte, aucune marque sur la morphologie de son crâne.

La problématique reste la même lorsqu’il s’agit d’analyser les populations humaines actuelles ou récentes. A une époque, malheureusement pas si lointaine et qui a laissé des réminiscences malsaines dans les esprits, certains pseudo-scientifiques ont cherché à classifier les populations humaines à partir de caractères anatomiques. N’épiloguons pas sur ce sujet et fonçons directement aux évidences. D’un point de vue scientifique le terme « race » ne peut définitivement pas être appliqué à l’Homme actuel. Chez les animaux, cela implique une sélection volontaire et répétée de caractères anatomiques par le choix des individus reproducteurs. Cela induit une dérive génétique, mais aussi biologique, totalement artificielle, qui ne peut s’observer normalement dans la nature. Cela entraîne ainsi des différences anatomiques très marquées entre les races. Rien à voir donc avec l’Homme, définitivement. Par ailleurs, il est impossible de reconnaître des particularités locales chez les nombreuses populations humaines. Toute tentative en ce sens n’a pas résisté à une analyse scientifique sérieuse. Prenons un seul exemple, celui de la couleur de la peau. Il n’existe pas de distinction nette en fonction de la géographie, mais bien un gradient sur l’ensemble de la Terre et au sein de chacune des populations locales. Par ailleurs, profitons-en en passant pour rappeler que ce caractère n’est pas uniquement et directement lié à l’ensoleillement puisque des peaux très différentes dans des conditions similaires s’observent en Afrique et en Amériques. En résumé, il y a bien une variabilité phénotypique chez l’Homme, claire et visible, mais aucune discontinuité entre les populations, quel que soit le caractère considéré. C’est la même chose pour les données étudiées par Reyes-Centeno et collaborateurs. La forme de la voûte crânienne, de l’os temporal ou de la face tels qu’ils les ont caractérisés, montrent bien des dissimilitudes entre les 11 populations étudiées dans ce travail. Ceci est partiellement dû au fait que les échantillons étudiés sont restreints et parce que les populations ne reflètent qu’une toute petite partie de la diversité biologique humaine. Ils n’ont pas pu tester la relation entre ces données et les gènes, puisqu’ils ne disposaient pas de ces informations pour le matériel qu’ils étudiaient. Bref, si crâne et gène sont bien liés, l’étude de cette relation n’a pu être encore directement testée et utilisée en anthropologie physique.

Le crâne, cet objet de collection

Une immense limitation à tous les travaux que les anthropologues peuvent réaliser sur des restes humains provient des informations de contexte qui sont associées à ces objets. Les collections d’anthropologie du Muséum national d’Histoire naturelle, hébergées au Musée de l’Homme à Paris, par exemple, contiennent plus de 18 000 crânes humains de diverses régions du monde. Une large partie du matériel utilisé dans l’étude de Hugo Reyes-Centeno provient d’ailleurs de cette institution. Ces crânes ont été collectés lors de grandes missions scientifiques au cours des siècles passés. Plusieurs biais s’additionnent ainsi.

Un premier concerne la collecte. Lors des missions, les crânes rassemblés étaient ceux qui étaient accessibles. Une sélection s’opérait aussi parfois pour privilégier les plus caractéristiques, les plus grands, les plus beaux, etc. Le contexte chronologique de ces pièces n’était pas toujours renseigné. L’origine locale n’était pas non plus certifiée. Un squelette prélevé il y a 200 ans pouvait être celui d’un migrant quelques dizaines d’années auparavant. Il n’y avait pas non plus un enregistrement détaillé des informations de contexte liées à l’objet, et leur éventuelle corrélation avec la géopolitique actuelle n’est pas toujours aisée. Sans compter qu’il a fallu que tous les restes anatomiques soient rapportés en France, stockés, classés. Toutes les archives n’ont pas ensuite été exploitées. Dans l’ensemble, ces collections ostéologiques sont vastes, belles et permettent d’apprécier la diversité morphologique des Hommes récents. Elles sont par contre moins appropriées pour discuter des relations de détail entre la forme et tous les autres facteurs externes tels la géographie, l’environnement ou l’alimentation. Pour tenter une évaluation de ces critères, certains travaux ont considéré une coordonnée géographique moyenne à partir d’une donnée spatiale d’ensemble. La Chine devient un point sur la carte du monde, le Portugal un second. A partir de cette position unique, latitude et longitude sont exploitées pour envisager une température moyenne annuelle, une altitude, un degré d’ensoleillement. Enfin, les quelques données ethnographiques disponibles sont extrapolées pour caractériser un régime alimentaire moyen à base de pourcentages de grands types d’aliments. De même, la langue parlée par l’individu à qui appartenait le crâne étudié est extrapolée d’éventuelles informations d’archives, de comparaisons actualistes.

Il en ressort donc que si la morphologie peut être précisément étudiée, les autres données sont clairement moins bien documentées. Il n’y a pas d’enregistrement précis des différentes caractéristiques environnementales originelles. Ce sont malheureusement les seules informations qui peuvent être déduites de telles collections. Cela pose un certain nombre de problèmes. Le climat varie tout au long de l’année évidemment, mais les modes et conditions de vie changent également au cours de l’existence d’un Homme. Nous avons aussi vu que même les techniques d’analyses les plus poussées pour permettre de caractériser l’alimentation ont des contraintes, des limites dans leur application aux Hommes d’aujourd’hui. Ainsi, il est illusoire d’espérer caractériser précisément chaque individu et d’envisager réellement mettre en évidence des corrélations entre tous ces facteurs. Il est autant dangereux de trop simplifier les données utilisées pour discuter de ces problèmes. Bien sûr, il faut exploiter au mieux le matériel disponible, mais il faut être conscient des limites de telles approches. De toutes celles dont nous avons discuté auparavant, la contrainte liée aux collections est probablement la plus forte et la plus préjudiciable à des analyses conjointes de données anatomiques et environnementales complexes.

Conclusions et perspectives

Que ressort-il de tout cela ? Malgré toutes les limites et difficultés évoquées ci-dessus, est-ce que ce type d’approche a un intérêt et un avenir ? Il est temps de synthétiser tout cela, de s’exposer un peu et de penser aux possibles perspectives.

Est-ce que Hugo Reyes-Centeno, Katerina Harvati et Gerhard Jäger ont réellement rempli leur objectif de « Tracking modern human population history from linguistic and cranial phenotype » ? Sans aucun doute, oui. Les résultats présentés dans leur publication montrent bien un lien entre forme du crâne et données linguistiques, caractéristiques elles-mêmes en relation avec la géographie, mais aussi avec une partie de l’histoire récente des déplacements des populations humaines. Comme nous l’avons vu tout au long de cette discussion, ces diverses données biologiques, environnementales et de structuration des populations sont globalement corrélées, ce qui explique la validité des résultats obtenus. Néanmoins, d’un point de vue théorique, toutes ces corrélations ne nous renseignent pas vraiment sur les relations de causalité qui ont pu justifier tout cela. L’Homme est apparu, s’est déplacé, notre biologie aujourd’hui reflète en partie nos 300 000 ans d’histoire, mais nous ne pouvons pas encore l’expliquer, la détailler. Il faudra poursuivre ce type d’approche et je vois au moins deux grands champs qui nous permettrait d’aller bien plus loin dans notre compréhension de notre passé. Le premier concerne l’actuel, pour mieux savoir qui nous sommes et expliquer en partie d’où nous venons. Le second concerne le passé, à la recherche de ce qui ne s’est peut-être pas enregistré chez les Hommes d’aujourd’hui.

Il serait palpitant de documenter aujourd’hui le plus largement possible les informations dont nous avons parlé tout au long de cet article chez des populations vivantes. Imaginez que nous puissions comparer la forme du crâne observée grâce à un scanner médical, de même que celle du cerveau par le biais de l’IRM, avec un ensemble de données réellement documentées. Cela concernerait des variables de vie depuis l’enfance, lieu de naissance et de vie, alimentation, conditions environnementales (climat, altitude, etc.). Des informations culturelles et populationnelles comme la langue parlée, l’ascendance de l’individu pourraient également être inclues. Enfin, nous pourrions disposer des données génétiques détaillées pour chaque Homme. Il existe évidemment de nombreux travaux de génétique sur les populations actuelles. L’intérêt alors serait d’ancrer ces approches en incluant des caractères qui nous intéressent en anthropologie pour approfondir nos connaissances sur les populations humaines du passé, par exemple pour mieux comprendre les liens décrits ici entre linguistique, d’une part, et biologie et géographie, de l’autre. Ce serait aussi un formidable outil pour tenter de mieux expliquer les causes des variations morphologiques du crâne des populations actuelles et passées, et ainsi pour discuter de notre histoire tout en étudiant des crânes.

Une seconde perspective serait de documenter un maximum d’informations sur des populations du passé pour mieux saisir des détails de notre histoire qui ne se reflètent pas dans la diversité biologique et génétique actuelle. La période entre 300 et 100 000 ans est faiblement documentée d’un point de vue paléontologique pour notre espèce. Bien qu’il y ait des évidences d’occupations avérées au Proche-Orient, en Asie, peut-être en Australie, mais beaucoup plus discutables aux Amériques, les Homo sapiens hors d’Afrique lors de cette période n’ont laissé aucune trace dans le patrimoine génétique actuel. Ensuite, les fossiles africains entre 100 000 et 10 000 ans se comptent sur les doigts d’une main. Puis, nous savons que le Néolithique fut une période difficile d’un point de vue démographique, dont nous ne comprenons pas encore toutes les dimensions diachroniques et les éventuelles relations entre les différentes régions du monde. Ces évènements sont bien anciens pour discuter du rôle du langage, mais nous pouvons toujours chercher à caractériser au mieux la forme de ces Hommes du passé et les éventuelles relations avec leurs gènes, s’ils sont préservés, ou les conditions environnementales que nous pouvons extraire des contextes archéologiques dans lesquels les fossiles sont trouvés. Pour les périodes plus récentes, il est à souhaiter que les travaux analysant conjointement l’anatomie, la génétique et la linguistique vont se multiplier, en espérant qu’ils puissent porter sur des données les plus précises et les plus complètes possibles, en évitant tous les écueils dont nous avons pu parler ici. Les développements à venir sur l’actuel permettront peut-être un jour de dépasser ces limites, d’en minimiser l’impact. Tout ceci rendra aussi réalisables des recherches toujours plus fiables sur les collections anatomiques dont nous disposons, pour pouvoir toujours mieux valoriser ce patrimoine (pré)historique.

Malgré tout, il est fort probable qu’un crâne ne pourra jamais nous conter tous les détails de notre histoire passée.

  1. Keith Hunley, « Reassessment of Global Gene–language Coevolution », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America 112, no. 7 (2015): 1,919–20; Guiseppe Longobardi et al., « Across Language Families: Genome Diversity Mirrors Linguistic Variation Within Europe », American Journal of Physical Anthropology 157 (2015): 630–40. 
  2. Jeffrey Schwartz et Ian Tattersall, « Fossil Evidence for the Origin of Homo sapiens », American Journal of Physical Anthropology 143 (2010): 94–121. 
  3. Marlijn Noback et Katerina Harvati, « The Contribution of Diet to Global Human Cranial Variation », Journal of Human Evolution 80 (2015): 34–50; Marlijn Noback et al., « Paranasal Sinuses: A Problematic Proxy for Climate Adaptation in Neanderthals », Journal of Human Evolution 97 (2016): 176–79. 
  4. Maria Ana Correia et al., « Modern Human Hair, Nail and Breath Isotopic Signals and Their Relevance to Diet Assessment in the Past », American Journal of Physical Anthropology 162, no. S64 (2017): 151. 
  5. Christian Klingenberg, « Studying Morphological Integration and Modularity at Multiple Levels: Concepts and Analysis », Philosophical Transactions of the Royal Society B 369, no. 1,649 (2014), doi:10.1098/rstb.2013.0249. 
  6. Qiaomei Fu et al., « An Early Modern Human from Romania with a Recent Neanderthal Ancestor », Nature 524 (2015): 216–19