Avec Minitel : Welcome to the Internet, édité au MIT Press, Julien Mailland et Kevin Driscoll ont indiscutablement cherché à combler un vide. Un vide de l’historiographie anglo-saxonne d’abord, qui ignore en grande partie l’importance de la télématique comme étape précédant le Web dans le processus de numérisation du monde et de notre quotidien. Un vide dans les analyses de notre modernité technique la plus contemporaine ensuite au sein de laquelle l’exemple de la télématique défunte offre un modèle de compréhension des régimes d’administration des données tel que l’App Store d’Apple le promeut actuellement.

En 230 pages et au travers de sept chapitres rédigés à quatre mains, les auteurs réussissent à brosser un tableau de la mise en place, des impacts et des débats qu’a provoqué l’entrée dans l’âge télématique en France du début des années 1980 à l’orée des années 20001. La grande maîtrise des archives convoquées et leur diversité, ainsi que l’effort réalisé en matière d’entretiens oraux, assurent à l’ouvrage une assise documentaire qui en font un outil incontournable pour le lecteur anglophone. Dans le cadre d’une histoire qui n’a laissé ni archives de messagerie, ni littérature logicielle exploitable a posteriori, cela est notable.

Bien entendu, Minitel n’est pas qu’une aimable chronique, aussi bien informée soit-elle, de la télématique à la française. L’ouvrage défend une thèse originale. Celle-ci est double : elle affirme d’abord que le projet Minitel n’a pas été, en dépit de ce que l’on peut encore lire ici ou là un échec, bien au contraire ; elle souligne ensuite les bénéfices que l’on peut obtenir d’une analyse serrée de ses modalités de fonctionnement et de gouvernance pour en tirer quelques enseignements utiles pour notre temps.

Le projet Minitel dont l’objectif est l’équipement de tous les Français avec un terminal gratuit leur permettant d’accéder à une grande variété de services online est lancé à la fin des années 1970 par un gouvernement soucieux d’amortir les efforts financiers qu’il consent en matière d’équipement téléphonique pour sortir le pays de son état de sous-développement en matière de télécommunications. Il s’agit de diversifier les usages pour des lignes téléphoniques nouvelles que la voix ne peut à elle seule rentabiliser. Le projet repose sur un pari industriel et commercial inédit : prendre le risque de la gratuité de l’équipement pour générer des revenus grâce aux services payés à l’aune du temps de connexion des utilisateurs. On donnera donc le terminal qui sera disponible dans les agences des télécommunications comme on distribuait auparavant les annuaires papier dont l’une des fonctions est assurée par le nouveau système.

Durant les années 1990, le pari est gagné : en 1991, un cinquième des abonnés au téléphone possède un Minitel et deux ans plus tard, 90000000 heures de connexion annuelles sont « passées » devant la petite boîte beige avant de baisser lentement et continûment jusqu’à la fermeture du réseau en 2012.

Au cœur de cette fièvre télématique qui s’empare des Français, les messageries roses jouent un rôle remarquable. Par la nouveauté qu’elles représentent (dialoguer sous pseudo depuis son terminal de manière interactive avec des inconnus), le succès qu’elles rencontrent (en 1986, 70 % des connexions sont destinées aux messageries2) et la panique morale qu’elles suscitent parfois (on cherchera à les faire interdire sous divers prétextes, notamment celui de la prostitution qu’elles sont censées promouvoir), elles écrasent de leur superbe le souvenir que l’on dessine parfois des années Minitel lorsque l’on en reste au registre de l’anecdote.

Driscoll et Mailland ne se laissent pas piéger et soulignent que les messageries, roses ou autres, ne résument pas à elles seules l’offre en matière de services. Les banques, les journaux, l’éducation sont aussi des domaines d’innovation portés par la télématique. Dès l’ouverture au public en 1984, le Minitel permet aux Français certes de dialoguer ou de draguer, mais également de faire leurs courses en ligne, de lire les journaux, de trouver de l’aide aux devoirs des enfants ou encore, dans l’entreprise, d’accéder à de nombreuses bases de données ou de gérer des succursales à distance. Bien avant l’arrivée du Web, comme cela est montré dans le chapitre 5 autour d’une astucieuse série d’oppositions sur le modèle du « before there was [on the Internet] there was [on the Minitel]3 » l’essentiel de ce que nous faisons aujourd’hui en ligne est déjà disponible. Le jeu avec l’anachronisme contrôlé est bien entendu à nuancer et il ne s’agit nullement de montrer que tout a été inventé avant le Web, mais bien que la télématique est pourvoyeuse de services originaux, capables de répondre aux besoins des consommateurs et des entreprises et que le Web n’arrive pas, en tout cas en France, en terrain totalement vierge.

L’indéniable apport de l’ouvrage ne réside pas tant dans cette galerie d’exemples judicieusement choisis que dans les raisons qui sont convoquées pour expliquer leur succès.

Alors que le Minitel est régulièrement cité aux États-Unis comme un exemple d’impasse dans la constitution d’un système d’information de masse4, « a failed project, beset with slow-moving bureaucracy and centralized authority », que l’économiste Eli Noam le décrit comme un « technologically backward system », Fred Turner comme une « joke », un exemple de « what not to do » et Jacques Vallée comme l’opposé exact d’Internet5, Driscoll et Mailland démontrent, à rebrousse-poil de ces analyses à courte vue, comment le régime économique, politique et administratif qui fait naître la télématique est, au contraire, un exemple du subtil mélange entre interventionnisme d’État et initiatives privées : « French interventionism is precisely what enabled a vibrant and innovative private market to form around Minitel in the 1980’s6 ».

Pour ce faire et ainsi rendre dans toute sa complexité ce que fut la télématique, Driscoll et Mailland utilisent le concept de plateforme contre une partie des analyses qui « often liken Minitel as a gated community or walled garden7 ». En effet, les gated communities sont des systèmes dans lesquels le fournisseur de service a le dernier mot en matière d’accès par les utilisateurs aux contenus et de publication desdits contenus en provenance des fournisseurs d’informations8. Le fournisseur de service peut, par le seul fait du prince, supprimer, modifier ou interdire un contenu ou un type de contenu. Dans notre paysage numérique actuel, des acteurs privés comme Facebook ou Apple ne se privent pas d’user de ce pouvoir discrétionnaire. Dans le cas de la télématique, la puissance publique vient jouer un double rôle de fournisseurs d’accès et de modérateur qui assouplit considérablement les rapports entre fournisseurs d’informations et utilisateurs. En effet, si un fournisseur de contenu conteste une interdiction qui lui est faite de produire une information ou si un utilisateur conteste un blocage qui lui est fait dans l’accès à ce même contenu, le recours à l’arbitrage de l’administration des télécommunications, et in fine au droit, est possible. C’est l’argument principal des auteurs pour expliquer en quoi le minitel est un exemple d’ouverture qu’il ne faut pas classer trop rapidement dans la catégorie des systèmes centralisés et fermés. La télématique offre des possibilités de recours juridiques que la gestion des silos d’informations actuelle par des entités privées n’offre pas ou peu9.

L’exemple de la résistance de l’administration contre le vent de panique moral qui entoure les messageries roses et leur développement dans les années 1980 et 1990 l’illustre parfaitement : les demandes de contrôle des contenus ont toujours été repoussées dans le cadre d’un respect de la neutralité des réseaux et du secret des correspondances qui doit nous faire réfléchir à l’heure où Facebook impose au monde sa vision puritaine qui conduit à l’interdiction de la publication de l’Origine du monde de Gustave Courbet…

La télématique peut donc être considérée comme une plateforme semi-ouverte ou semi-fermée. La notion apparaît certes dans le contexte ultérieur de l’émergence de la micro-informatique des années 1990. En particulier sous l’effet de l’impact des produits de Microsoft sur l’industrie du logiciel. Le terme peut être compris comme « any computing system with an interface to which software applications can be written10 ». Quoi qu’il en soit, il s’applique parfaitement à l’écosystème créé et maintenu par les télécommunications en France. Sur le plan technique, la télématique est parfaitement agnostique ou « infrastructure neutral » : le langage de génération des pages, Antiope, est séparé du protocole animant le réseau Transpac. Le système de tarification de la consultation à la durée, le Kiosque, permet quant à lui de faire éclore une économie de l’attention sans recours massif à la publicité et de multiplier les services accessibles qui sont plus de 25 000 au mitan des années 1990. Enfin, comme nous l’avons déjà souligné, la vitalité des usages suscités, leur nouveauté, font du Minitel non seulement une rupture beaucoup plus importante en France que l’arrivée du Web qu’elle prépare, mais également un foyer d’innovation sociale comme aimaient à le souligner les sociologues hexagonaux qui n’ont pas manqué de suivre les expérimentations et l’irruption de l’innovation dans le grand public.

Si tenter de dire le vrai reste la motivation essentielle de l’historien, livrer à ses contemporains des connaissances qui concourent à une meilleure compréhension du monde n’est pas une moindre satisfaction. C’est probablement cette dimension d’histoire appliquée qui rend l’ouvrage de Driscoll et Mailland particulièrement utile hors des cercles universitaires.

En décrivant par le menu le fonctionnement de la plateforme télématique, en réhabilitant le rôle de l’État dans la gouvernance de l’innovation et sa mise à disposition du grand public sous l’égide d’institutions démocratiques et encadré par le droit, les auteurs nourrissent une réflexion ô combien nécessaire sur le design des plateformes contemporaines et sur leurs modes de régulation.

Tout chauvinisme mis à part, il faut compter avec les leçons tirées de la télématique pour penser l’Internet d’aujourd’hui et probablement celui de demain.

  1. Le réseau qui supporte le trafic du Minitel est définitivement coupé en juin 2012, mais son déclin est déjà bien amorcé. 
  2. Julien Mailland et Kevin Driscoll, Minitel : Welcome to the Internet (Cambridge, MA : MIT Press, 2017), 99. 
  3. Ibid., 119. 
  4. Ibid., 14. 
  5. Ibid., 14. 
  6. Ibid., 3. 
  7. Ibid., 74. 
  8. Ibid., 88. 
  9. Ibid., 90–91. 
  10. Ibid., 16B. 

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    ( Computer Science / Book Review / Vol. 4, No. 2 )